Julia Lepère, Je ressemble à une cérémonie

Voix de fête

À l’instar des sentiers plus ou moins tortueux proposés aux personnages de récits initiatiques, plusieurs chemins s’offrent à la lecture du premier livre de Julia Lepère. Celui qui apparaît sous la forme d’un conte en trois parties, à la fois singulières et complémentaires, est uni et traversé par la voix d’un corps. S’exposant comme un récit poétique, dont les paragraphes dilatés évoquent une respiration aux abois, les palpitations d’un cœur arythmique. Délitement – douleur – disparition (et retour du lien) semblent les maîtres mots de ce triptyque, offrant parfois en italiques l’animation de voix alternées ou les effets de didascalies. Le conte évoque une contrée bretonnante, au milieu des éléments – le vent, la mer, la roche, les odeurs, les frissons – en un temps suspendu de légende. Il s’agit en effet d’une poésie amoureuse ouvertement inspirée par le personnage de Mélusine, thème central exploré à sa façon par l’auteure, autour duquel le premier et le dernier chant s’articulent en variations.

Citons pour mémoire quelques éléments de l’histoire ancestrale de Mélusine. Objet du désir d’un homme, elle accepte jusqu’à un certain point leur concubinage, qui se termine par une mort littérale ou symbolique. Leur relation est un moment de création, puisque cette femme est considérée bâtisseuse, notamment fondatrice de la ville de Lusignan, en Nouvelle-Aquitaine (gentilé : mélusin-e). Le thème primordial des récits réside en un secret gardé par Mélusine, fée, femme-serpent, sirène : être autre, pour partie insaisissable. La version bas Moyen Âge de Saint-Jean d’Arras dépeint clairement la jalousie destructrice du concubin – thème intemporel, contrariant une conception de l’amour comme don de soi absolu et inconditionnel.

Le « je » de la narratrice ne se calque pas complètement sur cette légende, en évoquant d’abord la déclaration amoureuse sinueuse et charnelle, ainsi que le laisse penser l’épigraphe, empruntée à Véronique Gentil : « Nos nuits suivent parfois des routes animales / où seule la peau décide ». Le silence, en une filiation littéraire, y tient une place essentielle, dès la partie liminaire. Entrons « À la lisière », de la forêt, de ce qui ne saisit pas d’un seul regard, de ce qui s’assombrit, entre la lumière et l’obscurité donc, de ce qui est potentiellement magique. À la lisière de la voix et du silence, du lieu où ce dernier « ne s’arrête pas », entre le dit et le non-dit, les espaces déterminés par les flèches de prose tirées à intervalles irréguliers sur la page. « nous […] sommes trop pleins de mots » ; hésitation à laisser les mots passer leur seuil, préférence maudite pour le langage ; les mots dits composent ici les phrases prolixes d’un déséquilibre verbal. Car le silence se situe de l’autre côté de la lisière, on ne peut le définir tout à fait d’ailleurs : « Il ne s’agit pas de silence il s’agit » ; le creux laissé par l’absence des mots ne se réduit pas à l’antonymie d’une présence. « La lisière » ressemble à une entrée barthienne, un état des Fragments d’un discours amoureux : il y a « ton regard » lors de l’acte charnel, « ta voix », « Je » incarné en biche, « Je » « à la lisière de voir ». « Le rayon vert » également (objet d’une quête sentimentale chez Verne/Rohmer), une lumière brève et rare, à la lisière d’elle-même en quelque sorte, qui frise l’extinction des feux. Le silence, invisible sonore, « segmente » :

« Je ne peux pas dire le parfum des fleurs mortes,

Non plus vivantes

Rien d’invisible je ne peux dire

Ta main qui s’ôte, marchant »

Le répertoire des mots ne livre pas certaines sensations, tellement intimes qu’un signifié forcément imprécis circonscrit du vide, ne saisit pas le fragile et l’éphémère. On peut dire « Ta main qui s’ôte, marchant ». Entre les silences dessinés sur la page, s’exprime le vide répandu par la main.

Julia Lepère met à l’honneur un conte sur la liberté de l’intime – celle de l’une s’arrête là où on la lui en prive. Elle prolonge la légende, évoque la nécessité même de dissimuler une part de son être ou de ne pas pouvoir la dire (« Elle ne parlera plus que peu de mots »), provoquant une conflictualité. Par analogie entre les problématiques mélusiniennes et le destin de Didon, fondatrice de Carthage, l’auteure expose la sensualité tragique des amours malheureuses et la violence structurelle infligée aux femmes par la déification des corps, imposant sa voix dans une lignée de figures exemplaires. Plus que de l’émotion, une poétique de la pulsion se donne à lire au fil de ces pages, blottie sous les mots, pulsion déchirante d’amour sauvage.

« Je n’entends plus le risque des fleurs

qui meurent

Quand elles me frôlent

Depuis les feuilles la lumière dans ton œil

Est impossible bleue

Je reste noire

Avec seulement un petit rayon

vert

[…]

Le mari prend Mélusine

Comme s’il poussait quelque chose

Dans son corps ainsi se plaît-il

À empêcher Mélusine de croître comme un arbre

Et pourquoi après l’amour les hommes dorment-ils comme

Des morts »

p. 32 & 71

Julia Lepère, Je ressemble à une cérémonie, le corridor bleu, 2019, 114 p.

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